
Coupe du Monde 2026 : comment le Maroc a construit une équipe à l’image de sa diaspora
Ils jouent pour un seul maillot, mais ils sont nés sur plusieurs continents. L’équipe nationale du Maroc, qui affronte la France ce jeudi 9 juillet en quart de finale de la Coupe du Monde, incarne quelque chose qui dépasse largement le rectangle vert.
Dix-neuf joueurs nés à l’étranger. C’est le chiffre qui résume, à lui seul, une histoire longue et complexe — celle d’une diaspora marocaine éparpillée aux quatre coins de l’Europe et du monde, et qui, depuis le début des années 2000, a été méthodiquement réintégrée dans un projet footballistique national. Noussair Mazraoui, formé aux Pays-Bas, Achraf Hakimi, né en Espagne : ces trajectoires ne sont pas des accidents de parcours, elles sont le produit d’une politique sportive qui a compris, avant beaucoup d’autres, que l’immigration n’est pas une perte mais une ressource.
Pour saisir ce que représente vraiment cette sélection, il faut remonter au siècle dernier, quand les premières vagues migratoires marocaines ont commencé à irriguer l’Europe — d’abord la France, puis la Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne. Ces hommes et ces femmes sont partis travailler dans des mines, des usines, des chantiers, souvent dans des conditions que personne ne voulait nommer à voix haute. Ils ont fondé des familles, élevé des enfants dans des entre-deux culturels parfois douloureux, et ces enfants ont grandi avec un ballon entre les pieds et une double appartenance dans la tête. Ce n’est pas une métaphore : c’est une réalité structurelle, façonnée par des décennies de politique migratoire européenne qui a importé de la main-d’œuvre sans jamais vraiment accueillir des personnes.
Ce que le football marocain a fait, c’est reconnaître cette réalité et en faire une force. Depuis les années 2000, la Fédération royale marocaine de football a structuré son territoire tout en tendant la main aux binationaux. Ce n’est pas une opération de charme — c’est une stratégie politique assumée, qui repose sur l’idée que l’identité nationale ne se réduit pas à un lieu de naissance. Dans un monde où les États européens ont souvent traité les descendants d’immigrés comme des citoyens de seconde zone, le Maroc leur a dit : vous êtes les nôtres. Et beaucoup ont choisi de répondre oui.
Il serait naïf, bien sûr, de romancer ce choix sans en interroger les dimensions. Le Maroc reste une monarchie autoritaire, et la récupération politique du succès sportif — comme en 2022, lors de la demi-finale mémorable contre la France — n’a pas manqué d’alimenter un nationalisme que certains utilisent pour écraser d’autres luttes, notamment celles des femmes, des personnes LGBTQ+, ou des Amazighs qui revendiquent leur langue et leur culture. La fierté collective n’efface pas les contradictions internes. Elle les recouvre, parfois dangereusement.
Et pourtant. Quand on voit ces joueurs porter ce maillot, quand on pense à tous ceux qui ont grandi entre deux langues, deux passeports, deux regards sur eux-mêmes — souvent méprisés ici, parfois idéalisés là-bas — quelque chose de réel se joue. Une reconnaissance que ni les États européens ni leurs institutions sportives n’ont su offrir. Le football, dans ce cas précis, n’est pas l’opium du peuple : il est le miroir d’une histoire migratoire que l’Europe préfère encore trop souvent oublier.
Ce soir, quand France et Maroc s’affrontent à nouveau, ce ne sont pas seulement onze joueurs contre onze autres. C’est une ancienne puissance coloniale face à une nation dont une partie de la population vit sur son sol, travaille dans ses villes, paie ses impôts — et se voit encore demander, à chaque victoire marocaine, à quel camp elle appartient vraiment. La question elle-même révèle tout ce que l’Europe n’a toujours pas réglé avec son histoire.




