
Lavrov au Sahel : quand la Russie joue les pompiers pyromanes en Afrique
Que s’est-il passé exactement ?
Sergueï Lavrov, chef de la diplomatie russe et visage imperturbable d’un empire qui se rêve en libérateur, s’est rendu au Niger pour y réaffirmer le soutien militaire de Moscou aux États du Sahel. Une visite qui ne surprend personne — mais qui mérite qu’on la décortique sans naïveté. Car derrière le discours sur la « coopération » et la « souveraineté », il y a une stratégie géopolitique bien huilée, des populations civiles qui paient le prix fort, et un vide laissé par des puissances occidentales qui n’ont elles-mêmes pas grand-chose à revendiquer dans la région.
Pourquoi la Russie est-elle aussi présente au Sahel en ce moment ?
La réponse courte : parce que la France est partie, ou a été poussée vers la sortie. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont tous connu des coups d’État militaires entre 2020 et 2023, et leurs nouvelles juntes ont rapidement montré la porte aux forces françaises — Barkhane, puis d’autres dispositifs — en les accusant d’inefficacité, voire de complicité avec les groupes armés. Dans ce vide stratégique, Moscou s’est engouffré avec une offre clé en main : des mercenaires du groupe Wagner (rebaptisé Africa Corps après la mort de Prigojine), des armes, et surtout un discours anticolonial de façade qui trouve un écho réel dans des populations épuisées par des décennies d’ingérence occidentale.
Il serait trop simple, cependant, de réduire cette dynamique à une manipulation russe pure. La colère contre la France au Sahel est structurellement fondée : des décennies de politique françafricaine, d’accords militaires inégaux, d’extraction de ressources sans redistribution locale, et d’un soutien affiché à des régimes corrompus ont creusé un ressentiment profond et légitime. Lavrov ne crée pas ce sentiment — il l’exploite. Ce n’est pas la même chose, même si le résultat pour les civils peut être tout aussi dévastateur.
Qu’est-ce que ce « soutien militaire » implique concrètement ?
Le terme « soutien militaire » utilisé par Lavrov recouvre plusieurs réalités qu’il convient de nommer clairement, sans euphémismes diplomatiques.
Qui paie vraiment le prix de cette « coopération » ?
La question centrale, celle que les conférences de presse de Lavrov n’aborderont jamais, c’est celle des populations civiles — et particulièrement des femmes, des minorités ethniques et des communautés rurales pauvres qui se retrouvent coincées entre les groupes djihadistes, les armées nationales et les paramilitaires russes. Au Sahel, la violence n’est pas neutre socialement : elle frappe d’abord les plus vulnérables, selon des logiques qui croisent le genre, l’appartenance ethnique et la classe. Les femmes subissent des violences sexuelles systématiques utilisées comme arme de guerre par toutes les parties au conflit. Les communautés peules, souvent stigmatisées comme proches des groupes armés, font l’objet de représailles collectives. Les paysans sans ressources fuient vers des camps de déplacés où les conditions humanitaires sont catastrophiques.
Le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU estime que le Sahel central compte aujourd’hui plus de 2,7 millions de déplacés internes — un chiffre qui a explosé depuis l’arrivée des juntes et de leurs partenaires russes. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une conséquence directe d’une stratégie militaire qui privilégie la neutralisation de toute opposition, armée ou non.
La Russie est-elle vraiment « anticoloniale » comme elle le prétend ?
C’est sans doute la question la plus importante, et la plus inconfortable à poser dans certains cercles progressistes. Car le discours de Moscou a su habilement se draper dans un vocabulaire décolonial pour séduire une partie de la gauche mondiale — et une partie significative des opinions publiques africaines. Mais il faut appeler les choses par leur nom : la Russie n’est pas un acteur anticolonial, c’est un empire qui pratique son propre colonialisme, en Ukraine, en Géorgie, en Syrie, et désormais au Sahel sous couvert de partenariat.
Moscou ne s’intéresse pas à l’émancipation des peuples sahéliens. Elle s’intéresse à l’accès aux ressources minières — or, uranium, pétrole — à des bases logistiques sur le continent africain, et à la capacité de projeter une influence géopolitique qui conteste l’hégémonie occidentale. Ce sont des intérêts impériaux classiques, habillés en rhétorique de libération. La différence avec la France ? Elle est réelle sur la forme — pas de passé colonial direct, discours plus habile — mais elle s’évanouit dès qu’on examine les pratiques concrètes sur le terrain.
Alors, que faut-il penser de tout ça ?
L’analyse honnête refuse deux écueils symétriques. Le premier consiste à défendre le bilan occidental au Sahel, à présenter la France ou les États-Unis comme des remparts contre la barbarie russe — c’est une fable que les populations sahéliennes ont depuis longtemps cessé de croire, et elles ont de bonnes raisons pour cela. Le second écueil consiste à romantiser les juntes ou leur partenariat avec Moscou au nom d’un antioccidentalisme réflexe — c’est trahir les civils qui meurent sous les bottes de toutes ces armées.
Ce que la visite de Lavrov au Niger révèle, en définitive, c’est la profondeur de la crise de légitimité des institutions internationales dans le Sud global, et l’urgence d’écouter les mouvements sociaux sahéliens eux-mêmes — les organisations de femmes, les collectifs de défense des droits humains, les syndicats — plutôt que de laisser le débat se résumer à un choix entre deux puissances qui placent leurs intérêts géostratégiques bien avant les vies des populations qu’elles prétendent protéger. Le Sahel n’est pas un échiquier. Ce sont des millions de personnes qui méritent mieux que d’être le terrain de jeu des empires.




