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La désinformation, une industrie rentable que personne ne veut réguler
Des vidéos générées par IA qui trompent des chefs d’État, des réseaux YouTube pilotés depuis les Pays-Bas pour alimenter des séparatismes fictifs, des dizaines de millions de vues monétisées sans le moindre scrupule : derrière l’épidémie de fake news qui gangrène le débat public, se cache une logique implacable. Celle du profit. Carlos Diaz Ruiz, auteur de Market-Oriented Disinformation Research, décortique ce phénomène comme ce qu’il est vraiment — un marché structuré, pas une anomalie.
Des exemples concrets qui révèlent la mécanique
En décembre 2025, Emmanuel Macron révèle qu’un président africain l’a contacté, convaincu qu’un coup d’État venait de se produire en France. La source de la confusion : une vidéo générée par IA, publiée sur Facebook par un jeune Burkinabè. Plus de dix millions de vues. Contacté par Le Monde, l’auteur est sans détour : il voulait juste gagner de l’argent.
Fin avril, CBC News et Radio-Canada révèlent qu’un réseau de chaînes YouTube militant pour l’indépendance de l’Alberta était en réalité géré depuis les Pays-Bas. Acteurs recrutés, IA mobilisée, visages jamais montrés. 40 millions de vues, monétisées via YouTube. Motivation unique : le profit.
Un marché, pas une aberration
Pour Carlos Diaz Ruiz, appréhender la désinformation comme un marché à part entière est une condition préalable à toute régulation efficace. Il s’agit de ne plus la traiter comme une exception provoquée par « un méchant quelque part », mais comme un écosystème avec ses offreurs, ses demandeurs, ses intermédiaires et ses incitations structurelles.
Des algorithmes qui récompensent la peur
Le modèle économique des plateformes repose sur l’attention. Or l’attention, elle se capte par le spectaculaire, l’anxiété, la peur. Les créateurs de contenus sont donc structurellement incités à produire toujours plus extrême pour maintenir leur audience — et leurs revenus.
Le projet de recherche SIMODS, qui évalue la désinformation sur les grandes plateformes, chiffre l’ampleur du biais algorithmique. Sur YouTube, un compte publiant régulièrement des contenus faux ou trompeurs reçoit onze fois plus d’engagement qu’une source crédible avec le même nombre d’abonnés. Sur X, c’est dix fois plus. Sur Facebook, neuf fois. Instagram et TikTok s’en sortent un peu mieux, avec des ratios respectifs de quatre et deux. Seul LinkedIn semble résister à la tendance.
La publicité numérique : moteur invisible de la désinformation
Chaque vue, chaque clic, chaque interaction se traduit en revenus publicitaires pour les créateurs. Ce sont les annonceurs — marques, entreprises, particuliers — qui alimentent cette économie, souvent sans le savoir. Les publicités sont distribuées automatiquement par des régies comme Meta Ads, via des algorithmes de ciblage géographique ou démographique.
Résultat : la pub d’une marque parfaitement légitime peut se retrouver sur un compte de désinformation, simplement parce que son audience correspond aux critères de ciblage. Personne ne regarde le contenu. Tout le monde regarde les données.
Les plateformes : des régies publicitaires qui profitent du chaos
Diaz Ruiz insiste sur un point que le discours dominant préfère esquiver : les géants de la tech ne sont pas des entreprises technologiques neutres. Ce sont des régies publicitaires. Leurs revenus proviennent de la publicité, et leur intérêt structurel est de maximiser l’engagement — quel qu’en soit le contenu.
Selon Reuters, Meta prévoyait fin 2024 de générer environ 10 % de son chiffre d’affaires annuel — soit 16 milliards de dollars — via des publicités pour des arnaques et des produits interdits. Les plateformes peuvent invoquer leurs politiques de modération. Mais elles n’ont pas rendu l’argent.
Vers une régulation inspirée des banques ?
Pour briser cette chaîne de déresponsabilisation, Carlos Diaz Ruiz plaide pour une régulation du marché publicitaire numérique inspirée du secteur bancaire. Il cite le règlement « Know Your Customer », qui oblige les banques à identifier leurs clients pour prévenir le financement du terrorisme ou le blanchiment d’argent.
Appliqué à la publicité numérique, ce principe imposerait une traçabilité des flux financiers et placerait les acteurs du secteur face à leurs responsabilités. Aujourd’hui, cette obligation n’existe tout simplement pas. Et tout le monde en profite — sauf le débat public.





