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Une décision monétaire aux lourdes conséquences potentielles
La Banque centrale européenne (BCE) s’apprête à relever ses taux directeurs le 11 juin prochain pour combattre une inflation qu’elle estime toujours trop élevée. Mais pour Anne-Laure Frischlander, fondatrice d’Everest et économiste, ce choix serait non seulement inefficace — mais potentiellement dévastateur pour la zone euro.
Son analyse, publiée dans Les Echos et relayée sur BFM Business le 4 mai, tire la sonnette d’alarme : la BCE est en train de reproduire l’erreur de 2011, celle-là même qui avait précipité la zone euro dans la crise des dettes souveraines.
L’obsession de 2022, moteur d’une nouvelle erreur
Tout commence avec le traumatisme de 2022. Cette année-là, la BCE avait été largement critiquée pour sa réaction trop lente face à la montée de l’inflation. Résultat : l’institution est depuis hantée par ce retard, au point de vouloir aujourd’hui démontrer sa réactivité à tout prix.
C’est précisément ce réflexe défensif que Frischlander identifie comme dangereux. Obsédée par l’image d’une banque centrale trop passive, la BCE risque de basculer dans l’excès inverse — celui d’un resserrement monétaire précipité, dicté davantage par la communication institutionnelle que par la réalité économique.
Une inflation que les taux ne peuvent pas corriger
Au cœur de l’argument de Frischlander se trouve une question structurelle : de quelle inflation parle-t-on ? Si l’inflation actuelle est d’origine exogène — liée aux chocs d’offre, aux tensions géopolitiques, à la guerre en Ukraine ou aux perturbations des chaînes d’approvisionnement — alors une hausse des taux n’y changera rien.
Augmenter le coût du crédit ne fait pas baisser le prix du pétrole, ne résout pas les blocages portuaires, ne compense pas les effets des sanctions internationales. L’outil monétaire est tout simplement inadapté à ce type d’inflation. Mais il est, en revanche, très efficace pour freiner la croissance et alourdir la dette des États les plus vulnérables.
Le spectre de 2011 plane sur Francfort
L’analogie historique est au centre de l’analyse. En 2011, la BCE avait relevé ses taux à deux reprises, en pleine crise économique, sous la pression d’une inflation jugée préoccupante. Cette décision avait aggravé les tensions sur les dettes souveraines de plusieurs pays de la zone euro — Grèce, Italie, Espagne, Portugal — et contribué à l’une des pires crises qu’ait connues le projet européen.
Frischlander avertit que les conditions structurelles d’aujourd’hui présentent des similarités inquiétantes avec cette période. Dans un contexte de fragilité économique persistante et de tensions géopolitiques au Moyen-Orient, une hausse prématurée des taux pourrait à nouveau faire peser une pression insoutenable sur les États les plus endettés de la zone.
Qui paie le prix du resserrement monétaire ?
Ce débat technique sur les taux directeurs n’est pas neutre socialement. Ce sont toujours les mêmes qui absorbent le choc : les ménages les plus modestes, dont le crédit immobilier devient inaccessible ; les États du Sud de l’Europe, dont la charge de la dette s’alourdit ; les pays en développement, frappés de plein fouet par la fuite des capitaux vers des placements en euros ou en dollars mieux rémunérés.
La politique monétaire n’est jamais une science froide et neutre. Elle redistribue les risques et les coûts selon des logiques de classe et de géographie que les communiqués de presse de la BCE s’abstiennent soigneusement de mentionner.
Une institution sourde aux signaux d’alerte ?
Interrogée sur BFM Business par Guillaume Sommerer, Frischlander a insisté sur le fait que les marchés eux-mêmes intègrent déjà une part d’inquiétude face à cette trajectoire. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient ajoutent une couche supplémentaire d’incertitude que la BCE semble minimiser dans ses projections.
La question qui reste ouverte est celle de la gouvernance : qui, au sein de la BCE, peut encore faire entendre une voix discordante ? Et dans quelle mesure une institution conçue pour être indépendante des pressions politiques est-elle, paradoxalement, prisonnière de ses propres récits institutionnels ?
La réponse viendra le 11 juin. Mais si Frischlander a raison, la zone euro pourrait en payer le prix bien au-delà de cette date.





