
Coupe du monde 2026 : derrière l’euphorie du ballon rond, le spectre des violences faites aux femmes
Un risque documenté, une urgence ignorée
Depuis le coup d’envoi du Mondial masculin 2026 le 11 juin, le Canada, le Mexique et les États-Unis vibrent au rythme de la plus grande compétition de football de l’histoire. Mais derrière l’effervescence collective se cache une réalité que les médias peinent à nommer : les violences faites aux femmes augmentent lors des grands tournois sportifs. Le format inédit de cette édition — 48 équipes, 104 matchs, cinq semaines de diffusions — pourrait aggraver un phénomène déjà bien documenté.
Associations, chercheuses et autorités de plusieurs pays tirent la sonnette d’alarme. Des campagnes de sensibilisation ont été déployées. Mais suffisent-elles face à l’ampleur structurelle du problème ?
Ce que disent les chiffres : un phénomène mondial
Les études sur le sujet sont convergentes et accablantes. Une recherche menée dans plus de 700 villes et comtés américains en 2011 révèle que les signalements de violences domestiques augmentent significativement pendant la saison de la NFL, avec des pics lors des défaites. Les violences envers les femmes au sein des foyers grimpent de 10 % les jours de match.
Au Royaume-Uni, une étude publiée dans le Journal of Research in Crime and Delinquency en 2014 documente une hausse de 38 % des violences conjugales lors des défaites de l’équipe d’Angleterre pendant les Coupes du monde 2002, 2006 et 2010 — et de 26 % même en cas de victoire ou de match nul. Le lendemain, le taux restait encore 11 % plus élevé que la normale.
Le National Centre for Domestic Violence britannique rapporte quant à lui une hausse de 25 % des violences conjugales les jours de match de l’Angleterre lors du Mondial 2018. L’UNESCO et ONU Femmes confirment cette tendance à l’échelle planétaire :
Alcool, frustration, format XXL : les facteurs aggravants de 2026
Soyons clairs : le football n’est pas la cause des violences faites aux femmes. Ces violences sont le produit de rapports de domination structurels, ancrés dans le patriarcat. Mais certains contextes en facilitent l’expression — et la Coupe du monde en concentre plusieurs simultanément.
L’alcool joue un rôle central. En 2018, les violences conjugales commises par des supporters en état d’ivresse en Angleterre augmentaient de 47 % les soirs de victoire. Dona Jones, commissaire de police dans le Hampshire, le formule sans détour : « Sous l’effet de l’alcool et de l’intensification des émotions, ces tournois peuvent créer un climat propice à la commission d’actes de violence conjugale. »
Deux facteurs spécifiques à l’édition 2026 méritent attention :
Des campagnes de sensibilisation, mais est-ce suffisant ?
Les trois pays hôtes ont coordonné leurs efforts sous le slogan commun « La violence à l’égard des femmes n’est pas un jeu ». Leurs organisations nationales respectives — le Réseau national des refuges du Mexique, Refuges pour femmes au Canada, et le Réseau national pour mettre fin à la violence domestique aux États-Unis — ont mis en place des lignes d’écoute disponibles 24h/24, 7j/7 tout au long de la compétition.
En Angleterre, le Hampshire Domestic Abuse Partnership a relancé sa campagne choc « When is kick-off at your place ? » — « C’est quand, le coup d’envoi chez vous ? » Le mot kick-off porte ici une double signification glaçante : il désigne à la fois le coup d’envoi du match et les coups reçus par les femmes victimes de violences à la fin des rencontres.
L’association Women Aid a déployé une campagne intitulée « 11.37 pm, Kick off » sur des panneaux numériques, des camionnettes mobiles et des affiches dans les centres-villes, les gares et près des fan-zones. L’heure n’est pas choisie au hasard : 23h37 est l’heure moyenne à laquelle les supporters rentrent chez eux après un match en Angleterre, calculée à partir des données sur les habitudes des fans. Une heure qui, pour de nombreuses femmes, marque le début de la violence.
En France, protéger aussi les supportrices
En France, la branche locale de l’association Her Game Too a déployé un dispositif de sensibilisation et de signalement des violences sexistes et sexuelles dans les bars diffusant les matchs du Mondial. Une initiative qui reconnaît une évidence trop souvent niée : les femmes sont, elles aussi, des fans de football.
Longtemps reléguées au rang de spectatrices peu légitimes — perçues comme ignorantes des règles, ou réduites à leur rôle de petite amie, sœur ou épouse du « vrai » supporter masculin —, les supportrices occupent aujourd’hui une place croissante dans l’univers footballistique mondial. Les protéger dans les espaces de diffusion publique n’est pas un détail : c’est une nécessité.
À Paris, une fan-zone sans alcool, portée par la marque Lego, a également été installée pour permettre aux familles de suivre les matchs dans un environnement sécurisé, à l’abri des risques liés à l’ivresse.
Nommer le problème, c’est déjà résister
La Coupe du monde 2026 bat son plein jusqu’au 19 juillet. Pendant cinq semaines, des millions de personnes vibrent, crient, célèbrent. Pour des milliers de femmes, cette période est aussi synonyme de danger accru à domicile.
Informer, sensibiliser, nommer — c’est le minimum. Rappelons que des numéros d’écoute nationaux existent dans les trois pays hôtes et en France pour accompagner les femmes victimes de violences, durant et après le Mondial 2026. Ces ressources doivent être visibles, accessibles, et relayées sans relâche — par les médias, par les institutions, et par chacun d’entre nous.




