
Édition indépendante en péril : la faillite de Makassar menace 200 maisons d’édition face au rouleau compresseur Bolloré
Nouveau coup dur pour l’édition indépendante en France. Makassar, entreprise de diffusion et de distribution qui joue le rôle d’intermédiaire logistique entre les maisons d’édition et les librairies, se trouve au bord de la faillite — et dans sa chute potentielle, elle entraîne quelque 200 structures indépendantes, allant de la bande dessinée aux sciences humaines en passant par le beau livre. Ces éditeurs, déjà fragilisés par un écosystème économique hostile, appellent désormais à une « mobilisation collective » pour sauver la pluralité éditoriale face à la concentration croissante du secteur.
Six mois sans recettes : un étranglement financier
La situation est concrète, brutale, et chiffrée. Dans une tribune publiée sur Mediapart, une cinquantaine d’éditeurs indépendants tirent la sonnette d’alarme avec des mots sans ambiguïté : « À l’heure où nous écrivons ces mots, nous n’avons pas touché les recettes des ventes de nos livres en librairies depuis six mois, voire davantage, à cause des retards de paiement de factures qui risquent de n’être jamais honorées. Pour les petites structures indépendantes à la trésorerie fragile que nous sommes, ce serait un coup de grâce. » Ce n’est pas une métaphore. C’est la description d’une asphyxie économique en cours, lente et méthodique, qui frappe des structures dont la survie repose sur des marges minuscules et des équipes souvent réduites à quelques personnes.
Yann et Émile, à la tête des éditions des Bandes détournées — connues notamment pour le succès populaire de Koko n’aime pas le capitalisme, écoulé à environ 60 000 exemplaires — confirment l’ampleur du désastre au Nouvel Obs : « Si on anticipe les ventes en librairie du mois de juin, on aura perdu 180 000 euros depuis le mois d’octobre. » Pour une petite maison indépendante, ce chiffre ne représente pas une perte abstraite dans un bilan comptable — il représente des auteurs non rémunérés, des projets abandonnés, des emplois menacés.
Un secteur déjà sous pression structurelle
Ce qui se joue ici dépasse le simple accident industriel. L’édition indépendante évolue depuis des années dans un environnement de plus en plus hostile, dominé par la concentration capitalistique. Le groupe Bolloré, via Vivendi et ses ramifications dans le secteur médiatique et culturel, incarne cette logique de mastodonte qui écrase par sa seule masse ce que les petites structures ont mis des décennies à construire. Face à des géants disposant de réseaux de distribution intégrés, de capacités de négociation colossales et d’une puissance financière sans commune mesure, les maisons indépendantes dépendent précisément d’intermédiaires comme Makassar pour exister dans les librairies. Quand cet intermédiaire vacille, c’est tout un écosystème alternatif — souvent plus engagé, plus divers, plus attentif aux voix marginalisées — qui se retrouve en danger.
Il faut nommer ce que ces maisons représentent réellement. Ce ne sont pas de simples entreprises commerciales en difficulté. Ce sont des espaces éditoriaux qui publient des auteurs que les grands groupes ne prendront jamais, des analyses critiques du pouvoir, des littératures issues de la décolonisation, des récits queer, des essais féministes, des œuvres qui refusent de se plier aux logiques du marché dominant. Leur disparition ne serait pas seulement économique. Elle serait politique.
La pluralité éditoriale, enjeu démocratique
Les éditeurs mobilisés ne se contentent pas de se plaindre — ils posent une exigence collective. La tribune publiée sur Mediapart constitue un appel à la solidarité interprofessionnelle, mais aussi une interpellation implicite des pouvoirs publics sur leur responsabilité à protéger la diversité culturelle. Car si l’État français dispose d’outils législatifs pour défendre le livre — à commencer par la loi Lang sur le prix unique — il n’a jusqu’ici guère démontré une volonté farouche de contrecarrer la concentration du secteur au profit des grands acteurs privés.
La question qui se pose désormais est simple, même si la réponse ne l’est pas : qui décide de quelles voix méritent d’exister dans l’espace culturel français ? Si la réponse est laissée aux seules forces du marché — et aux groupes qui en maîtrisent les rouages — alors la pluralité éditoriale n’est plus un acquis, mais un luxe en voie de disparition. Les éditeurs indépendants le savent. Ils espèrent que le reste de la société culturelle, et politique, commence à le comprendre aussi.




