Mont Rushmore, 850 000 fusées et un ego présidentiel : Trump s’approprie les 250 ans de l’Amérique

Il y a quelque chose de révélateur — et d’un peu glaçant — dans le choix de Donald Trump de lancer les festivités du 250e anniversaire des États-Unis au pied du Mont Rushmore. Quatre visages présidentiels taillés dans le granit des Black Hills, territoire sacré des Lakotas spolié au XIXe siècle, et un cinquième qui rêverait d’y figurer. La thèse est simple : ces célébrations ne sont pas celles d’une nation, elles sont celles d’un homme. Et cet homme a méthodiquement transformé un moment supposé d’unité collective en machine de propagande personnelle et partisane.

Une fête nationale confisquée

Le dispositif mis en place par Trump pour le 4 juillet 2026 ne laisse guère de place à l’ambiguïté. Une organisation directement liée à sa sphère, baptisée Freedom 250, a progressivement évincé le comité bipartisan America 250, pourtant conçu pour représenter l’ensemble du spectre politique américain. Le résultat ? Des événements phares désertés, une « grande foire » sur le National Mall aux stands clairsemés, et un sentiment généralisé que quelque chose a été volé à la fête. Le 4 juillet n’appartient plus vraiment au peuple américain — il appartient à la marque Trump. Ce n’est pas une métaphore : c’est une stratégie de communication rodée, celle d’un milliardaire ex-star de télé-réalité qui a toujours su que l’image prime sur la substance.

Le meeting politique prévu sur l’esplanade du National Mall, au cœur de Washington, confirme cette logique. Trump lui-même a annoncé vouloir y prononcer « un très long discours — juste pour montrer que je peux tout faire », et ce par 41°C. La bravade climatique comme preuve de virilité présidentielle. Derrière la fanfaronnade, l’agenda est clair : mobiliser la base républicaine à quelques mois des élections de mi-mandat de novembre, cruciales pour le contrôle du Congrès. Les festivités nationales deviennent un meeting de campagne géant, financé symboliquement par le prestige de l’État.

Une Amérique qui ne se reconnaît plus dans ses propres mythes

Ce qui rend la séquence particulièrement révélatrice, c’est le fossé béant entre le récit triomphaliste que Trump cherche à imposer et ce que les Américains eux-mêmes ressentent. Un sondage de l’université Quinnipiac, publié à l’occasion de cet anniversaire, révèle que 61 % des Américains estiment que les États-Unis ne sont pas à la hauteur des idéaux énoncés dans la Déclaration d’indépendance de 1776. Soixante et un pour cent. Ce n’est pas une minorité contestataire — c’est une majorité qui regarde en face la contradiction entre la promesse fondatrice et la réalité vécue. Amy Kimaara, enseignante de 49 ans rencontrée à Los Angeles, le dit avec une honnêteté désarmante : « Pour moi, dans ce climat politique, ce n’est pas aussi enthousiasmant que ça ces dernières années. »

Et ce climat politique, il faut le nommer précisément. La popularité de Trump atteint des niveaux historiquement bas, plombée par la guerre en Iran, la hausse du coût de la vie, une offensive anti-immigration d’une brutalité assumée, et des tentatives répétées d’élargir les pouvoirs présidentiels au-delà de tout précédent constitutionnel. Les républicains eux-mêmes craignent que l’impopularité de leur chef leur coûte le Congrès en novembre — ce qui exposerait Trump à une troisième procédure de destitution, fait sans précédent dans l’histoire américaine. C’est dans ce contexte de fragilité politique réelle que s’inscrivent les 850 000 fusées de feu d’artifice promises : un spectacle pyrotechnique comme écran de fumée.

Le Mont Rushmore, ou la mémoire sélective du pouvoir

Il serait trop facile de réduire tout cela à la psychologie d’un homme assoiffé de reconnaissance. Ce qui se joue au Mont Rushmore est structurellement plus profond. Ce monument lui-même est une construction idéologique : quatre présidents blancs, dont deux propriétaires d’esclaves — Washington et Jefferson — érigés en symboles de la liberté américaine, sculptés dans une montagne arrachée aux Lakotas en violation du traité de Fort Laramie de 1868. Trump ne perturbe pas un récit national harmonieux ; il s’inscrit dans sa continuité la plus problématique, celle qui efface les violences fondatrices pour ne retenir que la grandeur autoproclamée.

Que 61 % des Américains doutent de la capacité de leur pays à incarner ses propres idéaux, c’est peut-être le signe le plus sain qui soit. Parce que ce doute-là — celui qui regarde l’esclavage, les guerres coloniales, les inégalités structurelles, la violence d’État — est précisément ce que les spectacles trumpiens cherchent à noyer sous les décibels et les lumières. La vraie célébration des 250 ans de l’Amérique, si elle méritait d’exister, commencerait par reconnaître ce que la Déclaration d’indépendance a promis à qui, et ce qu’elle a systématiquement refusé à qui d’autre. Trump, lui, préfère les feux d’artifice.