Au Ghana, un sommet historique pour transformer les réparations liées à l’esclavage en actes concrets

Accra au cœur de la lutte pour les réparations

Depuis ce mercredi 17 juin, Accra accueille un sommet international de trois jours consacré aux réparations liées à l’esclavage et au colonialisme. Experts, ministres et chefs d’État s’y réunissent pour définir les prochaines étapes d’un mouvement en plein essor, porté par une résolution historique des Nations unies reconnaissant la traite transatlantique comme le crime le plus grave jamais commis contre l’humanité.

L’enjeu est clair : passer des déclarations aux actes. Cette première journée est consacrée à des discussions techniques visant à établir un langage commun et à préciser les formes concrètes que pourraient prendre les réparations. Les chefs d’État rejoindront les travaux jeudi et vendredi.

« Il ne s’agit pas seulement d’argent »

Pour les défenseurs des réparations, réduire la question à une compensation financière serait une erreur fondamentale. Les conséquences de l’esclavage et du colonialisme continuent de structurer les inégalités économiques mondiales, les discriminations raciales et les fractures entre l’Afrique et sa diaspora.

Samuel Okyere, maître de conférences à l’Université de Bristol et spécialiste des héritages de l’esclavage, est sans ambiguïté : « Un simple chèque ne permettra pas de réparer le racisme profondément enraciné, les inégalités structurelles, le manque de compréhension de cette histoire ou les crimes moraux commis à travers l’esclavage. »

Le président ghanéen John Mahama, champion de l’Union africaine sur cette question, élargit encore la perspective : il juge inacceptable que l’Afrique ne dispose toujours pas d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Pour lui, les réparations concernent directement la place du continent dans l’ordre mondial contemporain.

Okyere rappelle par ailleurs que plusieurs États n’ont toujours pas présenté d’excuses officielles pour leur rôle dans la traite transatlantique — un silence qui est lui-même une forme de violence politique.

Pourquoi le Ghana ? La scène du crime comme lieu de guérison

Le choix d’Accra n’est pas symboliquement neutre. Le Ghana abrite certaines des traces les plus visibles de la traite transatlantique : les forts et châteaux de Cape Coast et d’Elmina, par lesquels des millions d’Africains furent déportés de force vers les Amériques.

« Le littoral ghanéen est jalonné de preuves de l’esclavage et de ses héritages », souligne Okyere. « Les châteaux sont là pour témoigner de ces souffrances. Les archives aussi. »

Le ministre des Affaires étrangères Samuel Okudzeto Ablakwa l’a dit sans détour lors d’une conférence de presse : le Ghana est « la scène du crime ». Il doit désormais devenir, selon lui, « un lieu de restauration et de guérison ».

Le pays joue également un rôle particulier pour la diaspora africaine mondiale. De nombreux Afro-descendants retracent leurs origines jusqu’à cette région et considèrent le Ghana comme un lieu de mémoire, de retour et de réappropriation identitaire — une dimension que le sommet entend honorer pleinement.

Un moment charnière : ne pas laisser retomber l’élan

Pour Samuel Okyere, ce sommet intervient à un moment décisif. Le vote récent de l’ONU est l’aboutissement d’années de mobilisation menées par l’Union africaine et la Communauté des Caraïbes (CARICOM), deux blocs qui ont construit patiemment le rapport de force nécessaire pour imposer cette reconnaissance sur la scène internationale.

« Ces organisations ont contribué à créer l’élan qui nous a conduits jusqu’ici », explique-t-il. Mais l’élan, s’il n’est pas entretenu, peut retomber.

Le chercheur est formel sur ce point : « Cette conférence ne doit pas être un rendez-vous sans lendemain. Elle doit déboucher sur une feuille de route claire, avec des objectifs précis et des mécanismes permettant de mesurer les progrès accomplis. »

Après des siècles de déni institutionnel, le mouvement pour les réparations exige désormais des engagements contraignants — non plus des promesses, mais des structures. Accra, cette semaine, doit en poser les fondations.