À Hébron, les travaux au Caveau des Patriarches révèlent une annexion rampante

Devant l’entrée du sanctuaire, côté israélien, des soldats en armes filtrent les allées et venues. Les travaux ont commencé il y a dix jours, et déjà, le bruit des outils résonne comme un signal politique bien plus que comme une simple opération d’entretien. Le Caveau des Patriarches — ou mosquée Ibrahimi, selon que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre du checkpoint — est l’un des lieux les plus chargés de la Cisjordanie occupée. Abraham y serait enterré, ainsi que Jacob, Isaac et Rebecca. Trois religions monothéistes s’y retrouvent, ou plutôt s’y croisent sans jamais vraiment se voir, séparées par des murs, des grillages et des décennies de violence accumulée.

Hébron est la plus grande ville de Cisjordanie occupée. En vertu du protocole d’Hébron, annexe des accords d’Oslo signés en 1997, la ville est découpée en deux zones : H1, sous administration palestinienne, et H2, sous contrôle militaire israélien. C’est précisément dans cette zone H2 que se trouve le monument. Quelque 40 000 Palestiniens y vivent sans pouvoir circuler librement, soumis à des checkpoints permanents et à des restrictions de mouvement drastiques, quand 200 familles de colons israéliens, elles, évoluent sous protection militaire. L’asymétrie est totale, structurelle, et parfaitement assumée par les autorités israéliennes.

Un toit, vraiment ?

Aaron Maruani, adjoint au maire de la colonie voisine de Kiryat Arba, présente les travaux comme une évidence presque anodine. « Il faut refaire le toit, dit-il. La chambre principale du côté israélien est découverte, quand ils prient, ils sont sous la pluie. C’est vraiment un besoin basique d’avoir un toit, c’est devenu un drame mondial, mais il n’y a rien de spécial. » Le discours de la banalité, de la nécessité technique, de l’entretien courant — un classique rhétorique de la colonisation qui avance masquée derrière le pragmatisme.

Mais le rabbin Ben, lui, ne prend même plus la peine de maintenir cette façade. Interrogé sur la signification politique des travaux, il répond avec une franchise déconcertante : « Si vous faites des travaux de rénovation dans votre maison, ça signifie bien que c’est votre maison. Donc on montre que nous sommes les propriétaires de la maison. » Voilà qui a le mérite de la clarté. Ce que l’on présente comme un chantier de rénovation est en réalité une déclaration de propriété, une appropriation symbolique et matérielle d’un lieu sacré partagé — ou censé l’être.

Il faut rappeler, en outre, que selon le protocole d’Hébron, c’est la municipalité palestinienne qui est normalement chargée de l’entretien des édifices publics dans la zone. Ce dossier traîne depuis des années, et les travaux engagés unilatéralement par le côté israélien constituent donc, d’emblée, une violation de l’accord en vigueur — un détail que les partisans des travaux préfèrent soigneusement ne pas mentionner.

Une confiscation douce mais méthodique

Pour Anouar Abu Eisheh, ancien ministre palestinien de la Culture, il n’y a aucune ambiguïté sur ce qui se joue ici. « Cela fait 14 siècles que c’est le patrimoine des autochtones musulmans, dit-il. Quand les colons arrivent, qu’ils veulent gérer la mosquée d’Abraham et qu’ils disent : « C’est le caveau des Patriarches et les musulmans n’ont pas le droit d’être là » — c’est de l’occupation. » Il ajoute, avec une émotion qui n’a rien de rhétorique : « On sent le danger. On sent que le patrimoine de mes parents, de mes grands-parents est en train d’être confisqué doucement par les colons. »

La configuration du lieu est elle-même révélatrice des rapports de force à l’œuvre. Johanna, une Israélienne juive venue prier, décrit la coexistence comme ordonnée, presque sereine : « Les musulmans prient de l’autre côté, chacun a son entrée, chacun se respecte. » Mais cette description lisse efface ce que vit concrètement la communauté palestinienne. Hicham Sharabashi, activiste palestinien, raconte une réalité bien différente : « Aujourd’hui il n’y a qu’un accès, une entrée, un checkpoint pour aller à la mosquée, et après la prière vous ne pouvez pas rester, il faut quitter la zone. » Le « respect » dont parle Johanna ressemble davantage à une tolérance conditionnelle, encadrée par des militaires en armes, que à une coexistence digne de ce nom.

Le sanctuaire porte lui-même les cicatrices des violences passées. En 1929, 70 juifs avaient été assassinés par des Arabes à Hébron. En 1994, le colon Baruch Goldstein avait massacré 29 musulmans en pleine prière dans la mosquée. Ces deux tragédies coexistent dans la mémoire collective des deux communautés, alimentant des peurs et des rancœurs que la politique coloniale israélienne ne cherche pas à apaiser — elle les exploite, au contraire, pour légitimer une présence militaire permanente et une surveillance totale.

Smotrich assume, et c’est là que tout devient clair

Ce qui lève définitivement le voile sur la nature politique de l’opération, c’est la déclaration récente du ministre israélien d’extrême droite Bezalel Smotrich, qui a annoncé avoir retiré aux Palestiniens leur autorité sur le monument. Pas de détour, pas de prétexte sécuritaire : une annexion assumée, revendiquée, inscrite dans une stratégie plus large de contrôle permanent de la Cisjordanie. Smotrich ne cache pas vouloir effacer toute souveraineté palestinienne sur ces territoires, et les travaux au Caveau des Patriarches s’inscrivent parfaitement dans cette logique d’annexion rampante, pierre par pierre, toit par toit.

Ce qui se joue à Hébron n’est pas une querelle de voisinage autour d’une gouttière qui fuit. C’est une bataille pour l’existence même d’un espace partagé, pour la reconnaissance d’une présence palestinienne que la politique coloniale cherche méthodiquement à effacer. Anouar Abu Eisheh, lui, continue de venir prier. Il revient sur les lieux de l’enfance de ses parents, dans un quartier où les rues sont de plus en plus vides, où les commerces ferment les uns après les autres sous la pression des restrictions et des intimidations. Il revient, parce que ne pas revenir serait déjà une forme de capitulation. Et parce que les pierres de la mosquée Ibrahimi, elles, se souviennent de qui les a bâties.