
Extrême droite en Amérique latine : comment expliquer la montée du national-populisme ?
Le 21 juin 2026, la Colombie a élu Abelardo de la Espriella à la présidence. Un candidat d’extrême droite radicale, qui vient s’ajouter à une liste qui s’allonge dangereusement : José Antonio Kast au Chili, Javier Milei en Argentine, Jair Bolsonaro au Brésil. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une vague — et elle mérite qu’on la comprenne vraiment.
Damien Larrouqué, maître de conférences à Cergy Paris Université et chercheur associé à l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de Sciences Po (OPALC), analyse ce phénomène avec une précision qui dérange : « Ce qui a changé, c’est la radicalisation des discours. Il y a une prime à l’outrance qui n’existait pas avant. »
Mais d’où vient cette vague ? N’y avait-il pas des garde-fous ?
La question est légitime. L’Amérique latine a vécu sous des dictatures militaires brutales — Pinochet, Videla, les juntes brésiliennes — dont les cicatrices sont encore fraîches dans les mémoires collectives. On aurait pu croire que ce passé fonctionnerait comme un vaccin contre les autoritarismes nouveaux. Il n’en est rien.
Ce qui se passe aujourd’hui, c’est une polarisation accélérée des sociétés, alimentée par des inégalités structurelles qui n’ont jamais vraiment été résolues. La classe politique traditionnelle, qu’elle soit de gauche ou de droite modérée, a accumulé les scandales de corruption, les promesses non tenues, les réformes avortées. Dans ce vide, le national-populisme s’engouffre avec une efficacité redoutable.
Les campagnes électorales se jouent désormais largement sur les réseaux sociaux, des espaces où la désinformation circule sans friction et où l’outrance paye mieux que la nuance. Les fake news ne sont pas un accident du système — elles en sont devenues un rouage central.
Quel rôle joue Trump dans tout ça ?
Il serait naïf de ne pas nommer l’éléphant dans la pièce. Donald Trump ne se contente pas d’observer cette vague depuis Washington — il la nourrit activement et en tire profit. Son modèle rhétorique, son rapport au mensonge assumé, sa façon de transformer chaque institution en ennemi : tout cela a fourni un manuel opérationnel aux droites radicales latino-américaines.
Milei cite Hayek mais se comporte comme Trump. Bolsonaro a importé l’esthétique MAGA avant même que le terme soit universellement connu. Et derrière les postures, il y a une logique géopolitique claire : les États-Unis cherchent à réaffirmer leur suprématie sur un continent qu’ils considèrent comme leur arrière-cour, et ces gouvernements d’extrême droite leur offrent une coopération idéologique et économique sur mesure.
Qu’est-ce qui a vraiment changé dans les discours ?
C’est ici que l’analyse de Larrouqué devient particulièrement éclairante. Il ne s’agit pas simplement d’un retour de la droite dure — ça, ça a toujours existé en Amérique latine. Ce qui est nouveau, c’est la prime accordée à l’excès : plus un candidat est violent dans ses mots, plus il capte l’attention, plus il mobilise.
Cette mécanique produit une surenchère permanente. Les droits des femmes, les droits LGBTQ+, les politiques climatiques, les protections sociales — tout devient une cible rhétorique, un repoussoir identitaire utilisé pour souder un électorat qui se sent humilié par les transformations sociales des dernières décennies.
Alors, que nous dit vraiment l’élection colombienne ?
La Colombie avait élu Gustavo Petro en 2022 — premier président de gauche de son histoire, accompagné de Francia Márquez, militante afrodescendante et féministe, comme vice-présidente. C’était un signal fort. Quatre ans plus tard, le pays élit un candidat d’extrême droite radicale. Ce retournement brutal n’est pas un mystère : il illustre à quel point les attentes populaires, quand elles ne sont pas satisfaites rapidement, peuvent basculer vers des solutions autoritaires.
Ce n’est pas que les gens aient changé d’opinion sur la corruption ou les inégalités. C’est que la désillusion, quand elle est suffisamment profonde, devient une ressource que l’extrême droite sait exploiter mieux que quiconque — avec des boucs émissaires clairs, des ennemis désignés, et la promesse d’une virilité politique qui trancherait dans le vif là où les autres ont tergiversé.
Faut-il alors désespérer ?
Non — mais il faut regarder les choses en face. Cette vague n’est pas inévitable, elle n’est pas non plus un simple accident électoral. Elle est le produit de structures économiques inégalitaires, de systèmes politiques qui ont exclu les classes populaires, et d’une crise de représentation que les mouvements progressistes n’ont pas encore su résoudre durablement.
Les mouvements féministes, les organisations autochtones, les collectifs LGBTQ+, les syndicats — ils résistent, ils organisent, ils documentent. Mais ils font face à des appareils d’État qui se retournent contre eux, à des médias concentrés aux mains de quelques oligarques, et à une désinformation industrielle financée par des intérêts puissants.
Comprendre ce qui se passe en Amérique latine, c’est aussi comprendre ce qui nous attend partout ailleurs. La radicalisation des discours, la prime à l’outrance, l’exploitation de la désillusion populaire : ce ne sont pas des spécificités régionales. Ce sont des tendances globales — et elles méritent une réponse politique à la hauteur.




