Législatives en Algérie : quand 78 % des électeurs choisissent le silence

Un taux de participation de 21,24 %. C’est le chiffre qui résume tout — et il dit beaucoup plus que le résultat officiel du scrutin.

Les élections législatives algériennes du 2 juillet ont enregistré le taux d’abstention le plus élevé de l’histoire du pays. Selon les résultats provisoires annoncés lundi par Karim Khelfane, président par intérim de l’Autorité nationale indépendante des élections (Anie), le Front de libération nationale (FLN) arrive en tête avec 90 sièges remportés. Mais difficile de parler de victoire quand près de quatre électeurs sur cinq ont décidé de ne pas se déplacer.

Pour comprendre ce désaveu massif, il faut revenir quelques années en arrière. En 2019, l’Algérie a connu le Hirak, un mouvement de contestation populaire d’une ampleur inédite, né en février de cette année-là. Des millions de personnes sont descendues dans la rue chaque vendredi pour réclamer la fin d’un système politique verrouillé, la lutte contre la corruption endémique et une réforme profonde des institutions. Ce mouvement a contraint le président Abdelaziz Bouteflika à démissionner en avril 2019, après vingt ans au pouvoir. Un séisme politique, sur le papier.

Mais les espoirs portés par le Hirak ont été méthodiquement étouffés. Dès mars 2020, les autorités ont interdit les rassemblements publics — officiellement au nom de la lutte contre le Covid-19 — et ont procédé à l’incarcération de nombreuses figures de proue du mouvement. Ce n’est pas une coïncidence : c’est une stratégie. Les organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International, documentent depuis lors la reprise en main systématique de l’espace public par le pouvoir algérien.

Dans ce contexte, les législatives de 2021 avaient déjà affiché un taux de participation famélique de 23 %. Celles de 2025 font pire encore. L’Anie a même prolongé d’une heure le temps de vote le jour du scrutin pour tenter, selon ses propres termes, de « permettre aux électeurs d’exercer leur droit de vote ». En vain. La campagne électorale, terne et sans relief, s’est déroulée en pleine Coupe du monde de football et sous des chaleurs accablantes — deux facteurs qui n’ont certes pas aidé, mais qui ne sauraient expliquer à eux seuls un tel effondrement de la participation.

Face aux critiques, Karim Khelfane a choisi la comparaison commode : l’abstention, a-t-il affirmé, « n’est pas une spécificité algérienne », renvoyant aux « vieilles démocraties » d’Europe, d’Amérique et d’Asie. Il s’est même félicité d’élections « transparentes ». Cette rhétorique mérite d’être interrogée : comparer un scrutin organisé dans un espace public sous contrôle étroit, avec des opposants emprisonnés et des libertés civiles réduites, aux abstentions des démocraties libérales, c’est faire semblant d’ignorer que le contexte structure le choix — ou le non-choix — électoral.

Ce que ce vote dit, en réalité, c’est l’état d’une société algérienne profondément défiante envers ses institutions. Les jeunes, particulièrement touchés par le chômage et les inégalités économiques, constituent le cœur de cet électorat silencieux. Leur abstention n’est pas de l’apathie : elle est un refus, une réponse politique à un système qui ne leur laisse guère d’autre espace d’expression depuis la répression du Hirak.

Le FLN gagne donc, techniquement. Mais dans une élection où l’abstention est la première force politique du pays, ce résultat ressemble moins à un mandat populaire qu’à un vide institutionnalisé. La question n’est pas de savoir qui a gagné ces législatives — c’est de comprendre pourquoi une si grande majorité d’Algériennes et d’Algériens a choisi, une fois de plus, de ne pas y répondre.