Boycott académique contre Israël : une minorité d’universités européennes face à une recomposition des normes scientifiques

Un mouvement minoritaire qui redéfinit le rôle politique des universités

En août 2025, 48 établissements d’enseignement supérieur européens ont officiellement adopté un boycott partiel ou total des institutions israéliennes — soit moins de 6 % des quelque 900 universités reconnues par l’Association européenne des universités. Ce chiffre minoritaire ne doit pas masquer l’ampleur du débat qu’il soulève : celui de la transformation des universités en actrices politiques, au nom d’une responsabilité morale face au génocide en cours à Gaza.

Des précédents historiques aux résultats mitigés

Le boycott académique n’est pas une invention du XXIe siècle. Après la Première Guerre mondiale, les scientifiques allemands et autrichiens furent exclus des conférences et agences scientifiques internationales jusqu’en 1926. Des boycotts similaires visèrent l’Allemagne nazie et l’URSS après l’invasion de l’Afghanistan.

Selon l’historien Michael D. Gordin, ces boycotts se sont tous révélés partiels et inefficaces. Seul le boycott contre le régime d’apartheid sud-africain, entre 1960 et 1990, est considéré comme ayant eu un impact réel — encore que celui-ci s’explique davantage par sa longue durée, le consensus international autour du racisme d’État, et les sévères sanctions économiques américaines qui l’accompagnaient.

Au début des années 2000, des militant·es pro-palestinien·nes ont relancé l’appel au boycott académique d’Israël, amplifié par le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions). En réponse, l’American Association of University Professors (AAUP) s’est fermement opposée à tout boycott systématique d’une institution universitaire.

Liberté académique vs responsabilité morale : une tension structurelle

La liberté académique, telle que formulée par l’AAUP dès 1915, repose sur un principe de neutralité institutionnelle : l’université s’abstient de prendre position sur des sujets politiques controversés pour garantir l’autonomie des chercheur·ses. L’International Science Council, qui regroupe 135 organisations scientifiques, défend l’universalité de la science et s’oppose à toute discrimination fondée sur la citoyenneté ou l’opinion politique.

Le droit international appuie cette position. Le « droit à la science », garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, contredit en principe tout boycott ciblant des scientifiques en raison de leur nationalité.

Les chercheur·ses Blakemore, Dawkins, Noble et Yudkin estiment qu’un boycott académique ne devrait constituer qu’un ultime recours, à trois conditions :

La Belgique en tête, une Europe divisée

Les pays où la proportion d’universités ayant officiellement boycotté Israël est la plus élevée sont la Belgique (100 %), les Pays-Bas (50 %), la Norvège (36,3 %) et l’Espagne (23,6 %). Le Samuel Neaman Institute classe la Belgique comme le pays européen présentant le plus haut taux d’incidents de boycott en 2024.

Un « boycott caché » envers les chercheur·ses israélien·nes a également été documenté — plus difficile à quantifier, mais bien réel selon plusieurs observateur·rices.

Une nouvelle conception de la mission universitaire, héritée des luttes du Sud global

Les recteurs et rectrices des universités belges ont justifié leur décision comme un « choix moralement responsable », affirmant que « tenir Israël responsable des violations persistantes des droits de l’homme n’est pas une position idéologique, mais un impératif moral et juridique ».

Ce positionnement s’inscrit dans l’influence croissante en Europe de la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (PACBI), portée par le mouvement BDS. PACBI soutient qu’Israël exerce une domination coloniale sur les Palestinien·nes et que les universités israéliennes participent activement au maintien de ce système — rendant la communauté scientifique internationale moralement responsable d’y mettre fin.

Cet argumentaire s’appuie également sur le principe de la « responsabilité de protéger » (R2P), approuvé par l’Assemblée générale des Nations unies en 2005. Mais cette obligation légale incombe aux États, non aux individus ni aux universités.

Les risques d’une université politisée

La politisation des universités a des conséquences concrètes et immédiates. La Floride a inscrit des universités belges sur une liste noire pour avoir boycotté Israël. La rectrice de l’Université de Gand, Petra De Sutter, a reconnu la perte de nombreux partenariats, la diminution des financements de recherche et du nombre de doctorats.

À plus long terme, si l’expertise académique est perçue comme politiquement orientée, sa crédibilité en tant que fondement objectif des délibérations publiques s’en trouve gravement compromise — alimentant la défiance populaire et le populisme anti-élites.

En réaction, plus de 160 universités américaines — dont Columbia, Cornell, Harvard, Princeton et Stanford — ont officiellement adopté des politiques de neutralité institutionnelle en 2024 et 2025. En France, Luis Vassy, directeur de Sciences Po Paris, a imposé en 2025 un principe de « réserve institutionnelle » pour préserver la pluralité d’opinion sur le campus.

Ces choix sont loin d’être neutres non plus. Des auteur·rices critiques y voient une « stratégie fondée sur la peur », un mécanisme servant un agenda conservateur pour « masquer le pouvoir et perpétuer l’inégalité ».

Un débat qui dépasse Gaza

Le conflit autour des boycotts académiques oppose deux conceptions radicalement différentes de ce qu’est — et de ce que doit être — une université. D’un côté, une institution garante d’une neutralité qui protège la liberté de recherche. De l’autre, un acteur social ancré dans les luttes pour les droits humains, incapable de se prétendre au-dessus de la politique quand des vies sont en jeu.

Ce débat, loin d’être clos, redéfinit en profondeur les missions des universités pour les décennies à venir — bien au-delà du seul conflit israélo-palestinien.