
Affaire Lyhanna : une plainte contre Darmanin, et derrière elle, l’effondrement annoncé d’une justice qui ne protège pas les enfants
Une mère porte plainte contre le garde des Sceaux. Ce n’est pas anodin. C’est même le signe que quelque chose, dans la mécanique institutionnelle censée protéger les plus vulnérables, a gravement dysfonctionné.
Le lundi 29 juin, Maître Pierre Debuisson, avocat de la mère de la petite Rosa — une enfant de 11 ans qui accuse Jérôme Barella de l’avoir violée « une cinquantaine » de fois selon un rapport d’inspection —, a annoncé avoir déposé une plainte devant la Cour de justice de la République (CJR) contre Gérald Darmanin, alors ministre de la Justice. Les chefs retenus : « non-assistance à personne en danger » et « mise en danger de la vie d’autrui ». Des mots lourds. Des mots qui désignent une responsabilité structurelle, pas un simple accident de parcours.
Un homme connu, jamais inquiété
Jérôme Barella est le principal suspect dans le viol et la mort de Lyhanna, 11 ans, disparue fin mai et retrouvée morte le 4 juin dans le Gers. Ce qui glace, c’est qu’il n’avait jamais été sérieusement inquiété — malgré une plainte pour viols déposée dès août 2025 par la mère de Rosa. La machine judiciaire savait. Ou aurait dû savoir. Et pourtant, rien.
Un pré-rapport d’une mission d’inspection, rendu public le 22 juin et diligenté après la mort de Lyhanna, pointe explicitement « des défaillances de suivi, de coordination et de pilotage » dans la gestion de l’enquête. Ce n’est pas un constat isolé. C’est le portrait d’un système qui lâche les enfants victimes de violences sexuelles, faute de moyens, faute de volonté politique, faute d’une culture institutionnelle qui prenne au sérieux la parole des victimes — surtout quand elles sont petites, pauvres, sans réseau.
Maître Debuisson le dit clairement : la plainte est « motivée par toute une série de défaillances lourdes de la part du ministère de la Justice » et de son titulaire. Il prend soin de ne pas faire un procès en bloc à la magistrature — « la plupart des magistrats font un super travail, ils sont investis, impliqués et finissent par être au bout du rouleau par manque de moyens » — mais il refuse aussi l’excuse commode du manque de ressources. « Le manque de moyens n’explique pas tout », insiste-t-il. Dans toute profession, rappelle-t-il, il existe des agents qui ne font pas correctement leur travail. La responsabilité individuelle et la responsabilité structurelle ne s’annulent pas mutuellement.
L’État alerté, l’État silencieux
Ce qui ressort de la plainte, c’est surtout ceci : le ministère de la Justice et le garde des Sceaux « n’ont pas cessé d’être alertés de façon très vive » concernant, selon l’avocat, « le risque évident de destructuration et même d’effondrement du système judiciaire français », et plus particulièrement concernant la protection des enfants victimes d’agressions sexuelles. Ces alertes ont été ignorées. Ou minimisées. Ou noyées dans la bureaucratie.
C’est ici que la dimension politique devient impossible à esquiver. Quand une institution est prévenue, à répétition, qu’elle faillit à protéger des enfants, et qu’elle n’agit pas, on ne parle plus de dysfonctionnement isolé. On parle d’un choix — celui de ne pas allouer les ressources, de ne pas réformer les procédures, de ne pas écouter. Un choix qui a un coût humain mesurable : une petite fille morte dans le Gers, une autre traumatisée pour la vie.
La CJR, sollicitée par l’AFP, n’avait pas répondu dans l’immédiat. Le silence des institutions face à leur propre mise en cause a quelque chose de tristement cohérent avec ce que cette affaire révèle depuis le début.
L’affaire Lyhanna n’est pas une tragédie isolée tombée du ciel. Elle est le produit d’un système judiciaire sous-financé, d’une culture institutionnelle qui hiérarchise mal les urgences, et d’un pouvoir politique qui a laissé se dégrader, année après année, les moyens de protéger les enfants les plus exposés aux violences sexuelles. Nommer cela, c’est le minimum que l’on doit à Lyhanna, à Rosa, et à toutes celles dont les noms ne font pas la une.




