Or en Afrique de l’Ouest : quand la souveraineté minière redistribue les cartes et les profits

Une nouvelle géographie de l’or est en train de se dessiner en Afrique de l’Ouest. Tandis que le Mali, le Burkina Faso et le Ghana reprennent la main sur leurs ressources aurifères — en renforçant le contrôle public et en exigeant une part plus grande des revenus pour leurs États —, les grands groupes miniers internationaux se mettent en quête de terrains qu’ils jugent plus « prévisibles ». Traduction : des pays où les règles du jeu restent favorables au capital étranger. La Côte d’Ivoire, la Guinée, la Mauritanie et le Sénégal se positionnent désormais en premières loges pour capter ces flux d’investissement.

Ce mouvement mérite d’être lu pour ce qu’il est : non pas une simple recomposition technique des portefeuilles miniers, mais un bras de fer entre souveraineté nationale et appétit des multinationales. Quand des États africains décident de récupérer une part équitable de la rente extractive, le capital vote avec ses pieds — et se tourne vers des voisins moins exigeants.

La Côte d’Ivoire et la Guinée, nouvelles terres promises des multinationales

En Côte d’Ivoire, le projet Koné — situé près de la frontière malienne et désormais estimé à plus de 6,3 millions d’onces d’or — entrera en production avant la fin de l’année, avec plusieurs mois d’avance sur le calendrier prévu. La société canadienne Montage Gold ne s’arrête pas là : elle vient d’acquérir le projet Didievi auprès d’African Gold, affichant sans détour sa stratégie d’ancrage dans le pays. Son PDG, Martino De Ciccio, vante « le potentiel géologique et la stabilité économique du pays » comme conditions de possibilité de tels investissements.

Cette « stabilité » tant célébrée par les investisseurs n’est pas neutre. Elle signifie, en creux, que l’État ivoirien ne remet pas en cause les termes des contrats miniers au gré des alternances politiques. Pour les multinationales, c’est une garantie précieuse. Pour les populations riveraines des mines, la question de ce que cette stabilité leur apporte concrètement — en termes de redistribution, d’emploi local, de protection environnementale — reste entière.

Mauritanie, Sénégal : le difficile équilibre entre attractivité et souveraineté

La Mauritanie se présente elle aussi comme une alternative crédible, en mettant en avant ses « vastes zones non explorées » et un cadre légal qu’Ahmed Taleb Mohamed, conseiller au ministère des Mines, décrit comme limpide : « Les conditions sont très claires, les accords sont respectés et les investisseurs bénéficient d’une véritable visibilité sur leurs projets. » Un discours calibré pour rassurer les capitaux — qui dit aussi, implicitement, que l’État mauritanien s’engage à ne pas trop bousculer les équilibres contractuels en faveur de ses propres citoyens.

Le cas du Sénégal est peut-être le plus instructif, et le plus tendu. Trois mines industrielles sont déjà en activité dans la région de Kédougou, exploitées notamment par Endeavour Mining et Resolute Mining. En 2025, le secteur minier représente environ 4 % du PIB sénégalais et 31 % de ses exportations — avec 10,4 tonnes d’or produites, le métal jaune est devenu la première ressource minière du pays. Mais le nouveau gouvernement a lancé des audits sur plusieurs contrats miniers, ce qui suffit à faire monter la fièvre chez certains investisseurs.

Ousmane Mbaye, président de la Chambre des mines du Sénégal, formule la position des milieux d’affaires avec une franchise qui mérite attention : « Si à chaque changement de gouvernement certaines conventions sont remises en question, cela peut poser un problème pour les futurs investisseurs. » Autrement dit : un État qui ose auditer les contrats hérités de gouvernements précédents est perçu comme un risque. Ce que cette logique occulte soigneusement, c’est que ces mêmes contrats ont parfois été signés dans des conditions opaques, au détriment des populations et des finances publiques sénégalaises.

La tension est là, structurelle et irréductible. D’un côté, des États qui tentent — timidement, inégalement — de reprendre le contrôle sur leurs ressources naturelles et d’en faire bénéficier leurs populations. De l’autre, un secteur minier mondial qui fait de la « prévisibilité » — c’est-à-dire de la non-remise en cause de ses privilèges — la condition sine qua non de ses investissements. La ruée vers l’or ouest-africaine se joue aussi sur ce terrain-là : celui du rapport de force entre États du Sud et capital transnational. Et pour l’instant, ce sont encore trop souvent les multinationales qui dictent les règles.