Souveraineté technologique : l’Europe veut reprendre le contrôle de son destin numérique — mais à quel prix ?

Bruxelles dévoile un plan ambitieux pour réduire la dépendance numérique de l’UE

La Commission européenne a présenté mercredi 3 juin un « paquet souveraineté technologique » visant à réduire la dépendance structurelle de l’Union européenne vis-à-vis des géants américains et asiatiques du numérique. Semi-conducteurs, intelligence artificielle, cloud, logiciels open source, énergie numérique : le plan est large, les enjeux sont colossaux — et les questions politiques, nombreuses.

Le constat est brutal : plus de 80 % des produits, services et infrastructures numériques utilisés dans l’UE proviennent de marchés extérieurs. Le cloud européen est dominé à 80-85 % par des acteurs américains — Google, AWS, Microsoft Azure. Dans l’IA, l’écart d’investissement avec les États-Unis reste abyssal. L’Europe, puissance régulatrice, peine à être une puissance productrice.

Deux textes législatifs au cœur du dispositif

Le paquet s’appuie d’abord sur deux propositions législatives. La première, le règlement sur les semi-conducteurs 2.0, prolonge le texte entré en vigueur en 2023. Bruxelles entend accélérer les autorisations, soutenir les investissements stratégiques et rapprocher les fabricants européens de puces de leurs clients : centres de données, fournisseurs cloud, futures gigafactories d’IA. Un label d’excellence pour les régions européennes spécialisées est également prévu.

Le second texte, consacré au cloud et à l’IA, vise à tripler la capacité des centres de données en Europe dans les cinq à sept prochaines années. Il prévoit un cadre européen d’évaluation de la souveraineté numérique, tout en maintenant une partie du marché ouverte aux partenaires jugés « compatibles avec les intérêts européens » — une formulation qui mérite d’être scrutée de près.

L’open source comme levier stratégique

La Commission mise aussi sur une stratégie open source, en s’appuyant sur les plus de trois millions de contributeurs européens recensés dans ce domaine. L’objectif : développer des alternatives souveraines dans le cloud, l’IA, la cybersécurité et les semi-conducteurs.

Bruxelles veut renforcer l’usage de ces solutions dans les administrations publiques, via des lignes directrices de marchés publics et des standards d’interopérabilité. Une orientation qui va dans le bon sens — mais qui suppose une volonté politique réelle de rompre avec les contrats juteux passés avec les GAFAM.

Énergie et IA : concilier l’inconciliable ?

Le volet énergétique du paquet soulève, lui, une tension fondamentale. La feuille de route pour la numérisation et l’IA dans l’énergie doit à la fois intégrer des centres de données toujours plus énergivores et utiliser l’IA pour rendre les réseaux plus efficaces. L’équation climatique est posée, mais pas résolue.

La Commission prévoit de favoriser l’échange transfrontalier de données énergétiques, d’accélérer le déploiement des compteurs intelligents et de développer des modèles d’IA « souverains », entraînés sur des données européennes. Des ambitions qui restent à financer — et à démocratiser.

Un appel à candidatures pour les gigafactories d’IA dès juillet

Les propositions doivent encore être négociées par le Parlement européen et le Conseil. En juillet, Bruxelles lancera un appel à candidatures pour les gigafactories d’IA, et engagera des consultations avec les États membres et la Banque européenne d’investissement pour construire une capacité de financement en fonds propres.

Ce paquet marque une inflexion réelle : l’Union ne veut plus seulement réguler le numérique, elle veut reconstruire une base industrielle et technologique capable de soutenir ses propres choix. Reste à savoir qui bénéficiera de cette reconstruction — les citoyens et les travailleuses et travailleurs du secteur, ou les grandes entreprises déjà bien positionnées pour capter les financements publics.