Cultivez vous en vous amusant

David Sullivan, co-propriétaire de West Ham : comment le football anglais a protégé un homme accusé de viols pendant des années
Le silence enfin brisé autour de David Sullivan
Son nom circulait depuis des mois dans les coulisses du football anglais. Ce lundi 8 juin, l’émission d’investigation BBC Panorama, en partenariat avec le Times, a levé le voile : le milliardaire soupçonné de viols et d’agressions sexuelles est David Sullivan, 77 ans, co-propriétaire de West Ham United, qui vient de démissionner de son poste de co-président du club. Il nie l’ensemble des accusations portées contre lui.
Sept femmes le poursuivent en justice pour viols et agressions sexuelles présumés. Au moins deux d’entre elles étaient âgées de quinze ans au moment des faits. L’une a accepté de témoigner à visage découvert devant les caméras de la BBC.
Des lois sur la diffamation au service des puissants
Si ce nom est resté secret pendant plus de trois ans, c’est d’abord parce que le droit britannique de la diffamation est structurellement hostile à la presse — et structurellement favorable aux riches. Sullivan aurait dépensé une fortune en frais juridiques pour s’assurer que quiconque briserait l’omerta en paierait le prix fort.
C’est un juge qui a finalement autorisé la BBC à lever l’interdiction de rapporter les faits, ouvrant la voie à la diffusion du reportage.
Une fortune bâtie sur la pornographie et des fréquentations douteuses
Le parcours de David Sullivan éclaire le personnage. C’est dans l’industrie pornographique qu’il a fait fortune dans les années 1970, contrôlant avec feu David Gold — son associé de longue date — la moitié du marché britannique des magazines pornographiques. Les deux hommes ont ensuite pris le contrôle de Birmingham City en 1993, puis de West Ham en 2010.
Sullivan a été condamné pour proxénétisme en 1982. Il a également exploité l’image de son ancienne compagne, l’actrice Mary Millington, après le suicide de celle-ci en août 1979, en produisant un film posthume à son effigie.
Dans les années 2010, il a prêté 800 000 livres à David Hunt, dit « Long Feller » — gangster et narco-trafiquant soupçonné de plusieurs meurtres, réputé si dangereux que Scotland Yard lui-même hésiterait à l’affronter.
Des victimes réduites au silence, des promesses transformées en menaces
Les témoignages des victimes présumées se recoupent avec une précision glaçante. Une invitation au domaine luxueux du magnat. L’ordre de se déshabiller. Des promesses conditionnelles : si tu fais ça, tu pourras obtenir ça. Des opportunités dans la presse tabloïd — le Daily Sport, le Sunday Sport — brandies comme appâts. Et une porte fermée à clé.
Plusieurs de ces femmes étaient de jeunes modèles glamour qui rêvaient d’une carrière comme celle de Samantha Fox, icône du Sun. Pour elles, le rêve s’est transformé en cauchemar. D’autres victimes présumées, âgées de 20 ans ou moins à l’époque, seraient aujourd’hui prêtes à parler.
Le football savait — et s’est tu
Le monde du football n’ignorait rien. La Football Association aurait lancé une enquête sur Sullivan « il y a quelques années », affirmant prendre les allégations « très au sérieux », tout en refusant de commenter les « cas particuliers ».
L’ironie est cruelle : l’an dernier, West Ham est devenu le premier club de Premier League à recevoir l’accréditation de l’association White Ribbon UK, en reconnaissance de « l’engagement du club à mettre fin aux violences masculines » contre les femmes.
Ce n’est pas une anomalie. C’est un réflexe systémique. Le football fait bloc quand l’un des siens est mis en cause. Il instrumentalise la présomption d’innocence pour disqualifier les victimes, sans jamais mesurer ce qu’il leur en coûte de parler — les insultes, la haine, la destruction publique.
Thomas Partey bientôt devant les juges, Arsenal silencieux
Arsenal, par exemple, a continué de faire jouer Thomas Partey alors qu’il ne faisait plus guère de doute qu’il était le « footballeur de Premier League » accusé de viols multiples. Il devra répondre de ces accusations devant un tribunal en novembre prochain.
L’exception la plus cruelle reste celle de Gylfi Sigurdsson : jamais nommé dans la presse, mais lynché sur les réseaux sociaux, écarté par Everton, privé de son emploi, de ses enfants, de sa famille — alors qu’il a finalement été innocenté.
Une culture de l’impunité structurelle
La question n’est pas ici de préjuger de la culpabilité de Sullivan ou de Partey — les tribunaux trancheront. La question est celle de la protection systématique dont bénéficient les hommes puissants dans un milieu qui se congratule sans cesse de son rôle rassembleur, mais qui ne doit sa loyauté qu’à ses membres — jamais à leurs victimes.
Combien de clubs ont couvert leurs joueurs en connaissant la gravité des faits reprochés ? La réponse, dans le football anglais, est tristement claire : quasiment tous.




